16 août 2017

Tôt ce matin nous rejoignons Savissivik. Pas de débarquement dans ce microscopique village d’une soixantaine d’habitants tout au plus. Une poignée de maisons, certaines abandonnées de toute évidence : lâcher 200 passagers dans cet environnement n’est pas envisageable. Mais Savissivik est aussi l’emplacement d’un endroit très particulier au Groenland : le plus grand « cimetière d’icebergs » du Groenland.

Si on bascule la carte en mode « plan » au lieu de « satellite », et que l’on zoome sur l’endroit, on repère plus facilement la zone du cimetière d’icebergs, qui se trouve dans la baie, immédiatement à l’est de l’île de Savissivik. La photo satellite hivernale prend alors tout son sens, et l’on comprend à quoi correspondent les innombrables petits « points » : ce sont les icebergs.

Savissivik, un village qui semble abandonné

Le temps est gris, couvert, parfois pluvieux. Il fait un froid vif. La matinée sera consacrée à une longue balade en Zodiac dans le cimetière d’icebergs : il faudra bien se couvrir…

La zone s’appelle « cimetière d’icebergs » car la baie est ici peu profonde : une quarantaine de mètres. De nombreux icebergs en provenance de toute la région sont portés par les courants et s’échouent ici, où ils fondront en quelques mois ou quelques années, avant d’être libérés à nouveau, une fois leur taille considérablement réduite.

En fondant ainsi, la glace se fragilise et se fragmente, à l’instar de ce que nous avons pu voir sur le front du glacier Eqi. La surface de la mer est recouverte de ces petits morceaux de glaçon : le « brash ».

Sous le ciel de plomb, la glace à la surface de l’eau crée une ambiance hors du temps

La balade en Zodiac se transforme vite en séance de contemplation qui fait aussi, comme toujours, le bonheur des photographes.

Un vol d’oiseaux marin donne un semblant de vie à ce paysage irréel
Les icebergs échoués sont rongés par les marées
Impossible de deviner l’échelle : 10m, 20m, 40m ?
L’érosion et la fonte forment parfois des trous étranges dans les icebergs
Le Zodiac donne l’échelle. Comme toujours, on évite d’être trop proches de ces monstres de glace.
La couleur intense de la glace donne des indications sur son age : millénaire…
Zones de fissures, de fonte, de regel : la tranche de l’iceberg est comme un livre d’histoire
Des formes invraisemblables issues de la fonte et du retournement des icebergs
Les marques de l’érosion provoquée par les bulles d’air qui se sont échappées sous l’iceberg, avant qu’il ne se retourne !
Un improbable rayon de soleil vient accentuer le contraste des couleurs gris-bleu
Là-bas, le Boréal attend ses passagers, à l’entrée de la baie
Pour ceux qui n’avaient jamais vu d’icebergs, la visite est saisissante. Pour les autres, elle l’est tout autant !
On perd vite les Zodiacs de vue dans ce labyrinthe de glace chaotique
Parfois, sans qu’on y prête attention, l’environnement vire au quasi noir et blanc
La différence de taille entre le Zodiac et le glaçon à ses côtés rend humble
Un peu de vent, un peu de pluie gelée : la visite se mérite
On ne se lasse jamais de ce spectacle exceptionnel

Comme je l’ai souvent dit, cet environnement est propice à un passage en noir et blanc de certaines photos. Un exercice personnel, qui traduit bien l’une des nombreuses sensations que l’on éprouve ici.

 

A l’occasion de cette escale si particulière nous apprendrons aussi deux ou trois choses sur le village.

Peary à côté du fragment qu’il a emporté aux Etats-Unis en 1897

Savissivik, dans la langue groenlandaise, signifie « emplacement de la météorite de fer« , ou plus simplement « couteaux« , en rapport avec les nombreux fragments météoriques datant de près de 10.000 ans rencontrés aux alentours.

Cette météorite ferrique, baptisée « météorite du Cap York« , en raison de son emplacement, avait une masse estimée à 100 tonnes avant son explosion. De très nombreux fragments ont été exploités depuis longtemps. Le plus gros fragment, d’une trentaine de tonnes, a été repéré en 1894 par l’explorateur Robert Peary. Il lui aura fallu 3 ans pour organiser le rapatriement de cette masse de fer aux Etats-Unis, où elle est toujours exposée au Museum d’histoire naturelle de New York. Un autre très gros fragment, d’environ 20 tonnes a été découvert en 1963, et se trouve actuellement au Musée géologique de l’Université de Copenhague.

Le fer des météorites a servi aux Inuits a confectionner des outils, comme des pointes de harpon, mais sans technique de métallurgie : le métal était battu à froid. Il est possible que cette relative abondance de fer météorique ait contribué à la colonisation de la région par les Inuits canadiens.

 

Pour finir, une bien triste histoire, sordide, se réfère aussi à Savissivik et à Peary. Celle de Minik, le petit esquimau, et de sa famille…

Minik Wallace, en 1897.

L’histoire de Minik et de sa famille ont fait l’objet de nombreux écrits et documentaires. Un ouvrage de Kenn Harper, « Minik, l’esquimau déraciné » en retrace toute l’histoire. Ce livre est un travail d’historien bien résumé par un article de l’Express : « Les larmes amères de Minik l’Esquimau« .

En quelques mots, Minik et quatre autres esquimaux (ainsi qu’on les appelait autrefois, ce mot signifiant « mangeur de viande crue » et ayant aujourd’hui pour les Inuits un sens péjoratif…) sont « invités » par Peary et le Muséum d’histoire naturelle de New York a venir aux États-Unis.

Des conditions d’hébergement sordides et inhumaines les attendent. Parqués, exposés comme des animaux, les adultes mourront rapidement d’une tuberculose foudroyante, maladie inconnue chez eux.

Un faux enterrement du père de Minik complètera le comportement odieux. Minik, orphelin, sera adopté par les Wallace. Quelques années plus tard il découvre, horrifié, les restes de son père conservés et exposés dans une vitrine du musée. Il n’aura ce cesse de réclamer la restitution de son corps pour lui donner une sépulture traditionnelle décente. Il rentrera même au Groenland. Ne parlant plus la langue, étant inadapté à la rude vie arctique, il finira par rentrer aux États-Unis pour y mourir, seul, à 28 ans.

 

Pour  l’histoire, Peary a longtemps été le premier homme à atteindre le pôle nord. Il semblerait, au vu des récentes études, qu’il ne s’en soit approché qu’à quelques dizaines de kilomètres, sans jamais l’atteindre. Sa biographie courante ne mentionne pas son comportement odieux vis-à-vis des esquimaux qu’il a déracinés.

1 commentaire

  1. ???????????? ???????????? L’un de tes plus beaux textes avec de magnifiques photos. ????????????????????????

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